À Bruxelles, le combat pour restituer aux femmes africaines leur rôle dans les luttes d’indépendance
Une photographie sans légende. Dix-sept visages de femmes, aucun nom. Pendant des décennies, ce cliché a dormi dans un fonds d’archives, pendant que l’Histoire officielle célébrait les « pères de la nation ». Le 31 juillet, à Bruxelles, un film et un débat ont tenté de retrouver ces noms.
Elles ont fait l’indépendance. L’Histoire a retenu leurs maris.
Une photographie. Dix-sept femmes, debout, quelque part en Afrique de l’Ouest, à l’époque des luttes pour l’indépendance. Aucune n’est nommée. Le cliché dormait dans un mémoire universitaire, aux archives de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), à Dakar. C’est de ce silence que Diabou Bessane, réalisatrice sénégalaise, a tiré un documentaire : Les Mamans de l’Indépendance. Le 31 juillet, dans les murs de la Maison des Nations Unies à Bruxelles, ce film a été projeté devant diplomates, universitaires et figures de la diaspora, réunis à l’occasion de la Journée internationale de la femme africaine. Pendant cette journée, une autre mémoire que celle des manuels scolaires s’est invitée dans la salle.
La photo qui n’avait pas de nom
Il n’y avait pas de dossier tout prêt à filmer. « Ces femmes n’étaient ni aux archives nationales, encore moins sur internet », résume Diabou Bessane. Alors il a fallu partir à l’envers : remonter jusqu’à la photographie originale, identifier une à une les dix-sept femmes qui y figurent, retrouver leurs familles, et quand c’était encore possible les survivantes elles-mêmes. Le film s’est construit sur des archives familiales, faute de mieux : des albums de salon, des souvenirs oraux, des récits jamais couchés sur aucun registre officiel.
Le résultat tranche avec le récit qu’on enseigne. « Il fallait apporter une version tout à fait féminine, une version différente et alternative de cette histoire des indépendances, portée par les femmes qui ont mené cette lutte », explique la réalisatrice. Une histoire qui existait déjà elle n’avait simplement jamais été écrite.
Le matrimoine, un mot pour nommer l’oubli
Dans la salle, un mot revient dans presque toutes les bouches : le matrimoine. Un pendant féminin du patrimoine, fait de mémoires, de luttes et de transmissions restées dans l’ombre. Kadiatou Konaté, autrice guinéenne du livre Les mères de la liberté, en a fait le sujet de son travail. « On a décidé, à un moment de l’Histoire, d’effacer systématiquement ce qui existait, et de ne pas transmettre ces récits », dit-elle.
Elle cite le cas de Jeanne Martin Cissé, diplomate guinéenne qui fut la première femme et la première Africaine à présider le Conseil de sécurité des Nations unies, en 1972. Une trajectoire exceptionnelle, largement absente des récits populaires de l’indépendance guinéenne. Pour Kadiatou Konaté, ce type d’oubli n’a rien d’un hasard : « Cette lutte a été reléguée au second plan parce qu’elle était considérée comme venant en support au fils, au mari, aux enfants. »
Du Sénégal au Tchad, un même constat
Le film, tourné à partir d’une histoire sénégalaise, a trouvé un écho inattendu dans la salle. Son Excellence Mariam Ali Moussa, Ambassadrice du Tchad en Belgique, y a reconnu sa propre histoire nationale : « C’est comme si ces choses étaient réalisées au Tchad. Nous aussi avons eu des femmes qui ont lutté avant et pendant les indépendances, aux côtés des hommes. » Elle situe son propre engagement dans la continuité de ce combat, qu’elle décrit comme celui d’une « troisième génération » de femmes tchadiennes militant pour l’égalité, et cite des avancées récentes dans la représentation féminine au sein des institutions de son pays au Sénat, à l’Assemblée nationale et au gouvernement.
Mais elle refuse de présenter ces avancées comme acquises : « Les pesanteurs socioculturelles et socio-économiques sont encore là. C’est comme si le film avait été tourné aujourd’hui. »
Transmettre, pas seulement se souvenir
Ce qui frappe, dans les échanges qui suivent la projection, ce n’est pas la nostalgie. C’est l’urgence. Diabou Bessane insiste : il ne s’agit pas seulement de rendre hommage, mais de transmettre « indemne » cet héritage aux générations suivantes, avant qu’il ne s’érode une seconde fois. Kadiatou Konaté va plus loin : elle met en garde contre une jeunesse militante qui, selon elle, importerait des modèles féministes occidentaux faute de connaître ses propres références historiques. « L’histoire africaine était basée sur la révolution, sur le pouvoir, mais aussi sur le travail des femmes africaines », rappelle-t-elle, citant la charte africaine de Kurukan Fuga, qui associait déjà les femmes à l’exercice du pouvoir politique.





