VivaTech 2026 : l’Afrique anglophone conquiert Paris, la francophone regarde
Paris, 20 juin 2026. Dernier jour. Les écrans s’éteignent, les badges s’accumulent dans les corbeilles. Deux cent mille visiteurs ont traversé ces allées en quatre jours. Parmi eux, un entrepreneur camerounais basé à Bruxelles qui a écrit le livre que personne n’a encore financé à lire dans les capitales francophones d’Afrique.
Paris, dernier jour. La fête est finie. Le constat, lui, commence.
Le 20 juin 2026, sous les verrières de la Porte de Versailles, les robots rangent leurs chorégraphies. Jeff Bezos a parlé de fusées. Narendra Modi a serré des mains. Emmanuel Macron a traversé une allée sous les flashs. En dix ans, VivaTech a changé de dimension : deux cent mille visiteurs, quinze mille startups, cent soixante-cinq nationalités. Le plus grand salon tech d’Europe s’est offert une dixième édition à la hauteur de ses ambitions.
Au dernier étage du brouhaha, un homme observe depuis plusieurs jours. Il prend des notes, compare ce qu’il voit à ce qu’il a écrit. Il s’appelle Joel Parfait Kuaté. Et il est venu vérifier une thèse.
De Bruxelles à Paris : l’homme qui a écrit le manuel
Camerounais d’origine, installé à Koekelberg en plein cœur de Bruxelles, Joel Parfait Kuaté est le fondateur de Digital House Company, créée en 2014, spécialisée en intelligence artificielle générative, en données et en transformation numérique. En douze ans, il a guidé plus de 600 entreprises et institutions dans leur transition digitale. Sa solution phare, Jurisis, est une plateforme d’IA juridique destinée aux citoyens belges, capable de fournir des réponses contextualisées via un système de chat interactif.
Enseignant, analyste de données, designer UX, formateur en cybersécurité : il intervient également comme analyste de données chez Hyla Benelux, société belge spécialisée dans les systèmes de purification d’air et d’eau. Un parcours protéiforme, taillé dans la pratique. Pas dans les discours.

C’est précisément de là qu’est né son livre. L’Afrique et l’Intelligence Artificielle : Vers un Avenir Durable et Innovant se présente comme un manifeste qui replace l’Afrique au centre de la prochaine grande transformation mondiale, avec une perspective résolument africaine loin des ouvrages qui importent des grilles de lecture étrangères.
À VivaTech, il est venu confronter cette vision à la réalité du terrain. Et la réalité est cinglante : Certains lancent des fusées, certains développent des projets, et surtout il y a des États qui les accompagnent avec des fonds traçables et auditables.
La fracture qui ne dit pas son nom
Les chiffres de cette édition dessinent une carte que personne n’affiche ouvertement.
L’AfricaTech Award a reçu plus de deux cent soixante candidatures issues de trente-quatre pays africains. Les trente finalistes représentent onze pays. Le Nigeria domine avec onze startups sélectionnées, devant le Kenya avec quatre, et l’Égypte avec quatre.
Trois pays anglophones ou arabophones. Zéro pays francophone d’Afrique subsaharienne dans le peloton de tête.
Dans la liste des pavillons nationaux africains, on retrouve l’Afrique du Sud, le Sénégal, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, ainsi que le Maroc et la Tunisie. Le Sénégal, lui, tire son épingle du jeu : quinze startups placées sous la bannière de la Délégation générale à l’entreprenariat rapide des femmes et des jeunes, avec à ses côtés des membres du ministère de l’Enseignement supérieur, de Wave, de l’Ambassade de France et de LionsTech.
Mais le Cameroun ? Absent. Le Mali ? Absent. La Côte d’Ivoire tient un pavillon sans finaliste. L’Algérie, qui avait envoyé en 2024 une cinquantaine de startups avec un stand financé à 80% par la Safex, n’a cette année ni pavillon national, ni délégation officielle, ni startup dans le top 30.
La fracture n’est pas entre l’Afrique et le monde. Elle est à l’intérieur du continent lui-même.
Un badge, un sourire, une carrière à construire seule
Dans cette immensité, tout le monde ne vient pas en délégation ministérielle. Kadidiatou Bagayoko, étudiante malienne spécialisée en données et intelligence artificielle, fait partie de ceux qui construisent leur réseau à la main, contact par contact, stand par stand. « Ce salon représente une opportunité pour développer mon réseau, présenter mes projets, rencontrer des entreprises qui recrutent », explique-t-elle.

Pour des profils comme le sien, VivaTech reste une porte ouverte. Plus de quinze mille startups ont pu échanger avec des investisseurs, des grands groupes et des décideurs issus de plus de trente secteurs d’activité. Les opportunités existent. Elles ne s’offrent pas elles se saisissent.
La fusée a besoin d’une rampe. La rampe a besoin d’un État.
Ce que VivaTech 2026 révèle, en creux, c’est que la visibilité ne suffit plus. Être présent à VivaTech donne de la visibilité. Si elle est nécessaire, elle n’est pas suffisante. Pour imprimer sa marque, il faut pouvoir lever des fonds, être au cœur des transferts de technologie, créer des emplois en Afrique et déposer des brevets sur le continent.
Le Nigeria l’a compris. Le Maroc aussi le royaume n’est pas un débutant : une délégation de seize startups marocaines participait déjà à VivaTech en 2018, conduite par le ministère de l’Industrie et l’Agence de développement du digital. Pendant ce temps, la France mobilise un Plan IA de six cent cinquante-cinq millions d’euros et treize milliards d’engagements via l’initiative Tibi 3.
Une startup isolée ne négocie pas avec ces garanties dans le dos.
La prochaine édition, c’est dans douze mois.
Les écrans s’éteignent. La Porte de Versailles reprend son souffle. VivaTech 2027 se tiendra du 16 au 19 juin, à la même adresse, avec probablement les mêmes ambitions.
Joel Parfait Kuaté repart avec ses notes. Son livre pose la question depuis 2024. VivaTech 2026 vient de lui fournir les données pour la réécrire.
Il reste une question ouverte une seule, mais elle pèse lourd : combien de gouvernements francophones d’Afrique subsaharienne auront, d’ici juin 2027, décidé de financer une délégation ?
Pas un individu. Pas un badge.
Une délégation.





